
Le 3 avril dernier, Calvin Russell est mort. Vous trouverez à loisir un peu partout sur la toile est dans les journaux des nécros et bios (par exemple sur Libération). Nous, nous n’avons à vous offrir que ce que le vieux barde fatigué nous a laissé : une reprise de Dylan avec Poni Hoax, jammé durant l’enregistrement de One Shot Not. La reprise d’un classique. Et au passage la perpétuation d'une tradition vieille comme le rock.
L’exercice de la reprise est au centre de l’histoire du blues et du rock. Les premiers disques pressés reprenaient inlassablement les mêmes standards. La chose a perduré tant et si bien qu'aujourd’hui encore, une partie de la légitimité d’un artiste peut se nicher dans sa manière de s’attaquer à un morceau classique.
"All Along The Watchtower", ce titre que Bob Dylan enregistre sur John Wesley Harding (1967), est un de ces classiques. Avec ce disque et avec cette chanson, il sort d’un long silence consécutif à un violent accident de moto et, après une trilogie électrique qui l’avait éloigné de son premier public folk, revient à des racines country et à la guitare acoustique.
Dans la treehouse numérique où l’on vit tous, nous autres contributeurs d’ARTE Live Web, Bob Dylan est l’un des sujets de dispute les plus fréquents. Celui qui donne lieu aux échanges les plus vifs. Il arrive même que les plus virulents (et les plus inconscients, NDLR) associent sa voix au béguètement de l’insouciant animal de M. Seguin. Pour cesser de s’étriper, on parle de "All Along The Watchtower". Et pour se mettre tout à fait d’accord, on écoute la version la plus célèbre de toutes, celle de Jimi Hendrix (1968, Electric Ladyland).
Il est absolument impossible de déterminer avec certitude ce que Dylan voulait dire avec sa chanson. Quand bien même l’un des nombreux critiques s’étant penchés sur la carrière du Zimm’ s’approcherait de la vérité, on peut être certain qu’il le démentirait immédiatement, préférant encore et toujours rester aussi cryptique que possible. Alors si beaucoup y voient une allusion au Livre d’Isaïe (« Sur la tour du guet, Seigneur, je me tiens, sans cesse tout le jour, et à mon poste je suis debout toutes les nuits ») et lui prête donc des relents d’apocalypse, rien ne nous dit que c’est ce que Bob avait en tête.
L’interprétation de Jimi est en tout cas tellement meilleure que l’originale, qu’elle en devient le mètre étalon. Dylan lui-même ne la joue sur scène que dans une version très proche de la sienne, allant même jusqu’à déclarer qu’à chaque fois qu’il la chante il a l’impression de rendre hommage au guitariste disparu.
Une chanson carbone
En fait, il ne s'agit pas tant d'un classique que d'une chanson carbone. Celle qui, en fonction de l’âge et de la qualité papier sur laquelle on l’imprime, et de la quantité d’alcool versé dans la ronéo, va ressortir, toujours la même et jamais identique. On assistera à quelque chose de proche quand Jeff Buckley reprendra "Hallelujah" de Leonard Cohen. Sa version deviendra alors le cadre normatif. Tous ceux qui suivront ne reprendront plus le "Hallelujah" du Canadien, mais celui interprété par le rejeton Buckley, lui-même s’étant manifestement inspiré de la version d’un autre grand interprète, John Cale, qui en avait simplifié et épuré l’orchestration. De la même manière, en imprimant son groove mississippien à ce riff un peu poussif et en substituant une ampleur vocale incantatoire aux déclamations folks de Bob, Jimi donne au titre son potentiel explosif.
Mais ce n’est pas tout : en changeant de main, le sens du texte se déplace aussi. Dylan disait d’Hendrix qu’il arrivait à trouver au fond d’une chanson quelque chose que personne d’autre que lui n’y voyait. D’une sorte de parabole moderne mystique et un peu hermétique, surtout du fait d’un schéma de récit antéchronologique, la chanson se charge d’un message plus franchement politique. Et dévoile ce qui sous-tend la philosophie hippie : le mirador (« watchtower ») illustre l’enfermement des États-Unis, embourbés au Vietnam depuis déjà prés de 10 ans (on est en 1968), l’homme spolié de son vin et de sa terre par l’homme d’affaires (« Businessman they drink my wine, Plowman dig my earth ») renvoie au rejet et de l’exploitation capitaliste, et de celui de la norme sociale, et rappelle aussi que le pays s’est construit sur l’extermination de la population autochtone (Hendrix est Cherokee par sa mère). L’histoire met en scène deux héros de la mythologie hippie, le Joker et le voleur, et se pare de tout le décorum qui va avec : des servantes allant nu-pieds, des princesses pensives, la vie qui ne serait qu’une farce…
1973, la version Blackxploitation
Une fois que Jimi avait libéré le kraken, Bobby Womack était libre de digérer et de faire dire au texte ce que bon lui semblait. En 1973, la marche sur Washington a déjà 10 ans et le révérend King est mort depuis 5 ans. Lorsque sort son sixième album, Facts of Life, les Noirs Américains sont encore très largement majoritaires dans les troupes envoyées au Vietnam (5 ans après Electric Ladyland, on y est toujours). On retrouve une excellente compilation des chansons consacrées à cette lutte par les artistes de la communauté dans les deux volumes de Vietnam War. L’année précédente, Stax a organisé le Wattstax Music Festival à Los Angeles avec tout ce que la scène black compte de chanteurs engagés (les Staple Singers y chantent "Respect Yourself" et Isaac Hayes joue son "Theme from Shaft" dans un climat tout ce qu’il y a de plus insurrectionnel). C’est d’ailleurs toujours en 1973 que sort le film de Mel Stuart sur ce gigantesque concert.
Womack s’attache lui plutôt aux conditions de vie at home. On le savait déjà capable d’injecter de la soul dans n’importe quel standard (sur son tout premier disque, il reprend "California Dreaming" des Mamas & Papas). Le voilà avec une version funk blaxploited de la chanson qui nous occupe aujourd’hui : elle doit plus à l’électricité d’Hendrix (avec qui notre homme tournait dans les années 60 sur le chitlin’ circuit) qu’à l’harmonica de Dylan, et le mirador matérialise maintenant les contraintes sociales qu’un noir rencontre encore et toujours aux Etats-Unis. Le bouffon et le voleur sont les noirs tels que perçus par les clichés que la société véhicule. La spoliation du vin et de la terre renvoie à la fois à l’exploitation esclavagiste qu’à la politique d’appropriation indue de richesses étrangères des États-Unis.
La caractéristique principale de la chanson carbone, c’est donc qu’elle s’approprie si bien les caractéristiques de son interprète qu’on pourrait la croire écrite par lui. C’est ainsi que cette protest song hobo très teintée d’imaginaire beatnik, devient tour à tour un manifeste hippie, et un brûlot de Black Panther.
De Neil Young à Calvin Russell
Quand Neil Young reprend "All Along The Watchtower", de la même manière, elle devient sa chanson. Puissante et fragile à la fois, comme lui. Synthétisant le folk blanc de Dylan et l’électricité indomptable d’Hendrix. Au tour ensuite des vaporeux Britanniques de XTC de s’y coller : le morceau devient un objet schizophrène et synthétique, instable, et presque dangereux. Mais pourtant toujours empreint du groove d’Hendrix dans le chant.
Et lorsque Dave Matthews décide lui aussi de s’en prendre au titre, celui-ci devient, à l’instar de l’ensemble de l’œuvre du bonhomme, en un mot : insupportable.
Pour ne pas vous laisser quitter cette page sur cet affront à la musique, regarder donc à nouveau la très belle et très classe version de Calvin Russell.
Il était sans aucun doute normal que le Texan qui plaçait Dylan au-dessus de tout revienne au répertoire acoustique du troubadour qu’il admirait tant. Lui qui s’échappait des routes d’un Texas mythique accablé de chaleur et plein de poussière n’était pour autant étranger à l’influence Hendrix. Pour l’électricité comme pour le LSD. Comme un retour aux sources, comme une boucle enfin bouclée.
Enfin, puisque vous ne manquerez pas de signaler en commentaire que l’article omet de mentionner les versions d’Eric Clapton, de Taj Mahal, de Lisa Gerrard, des Fratellis, de U2 ou encore de Paul Weller… nous vous proposons un jeu plus amusant : trouver d’autres chansons carbone. Allez, j’ouvre le bal, avec Just Like Heaven, de Cure.

Vous souhaitez être tenu au courant des dernières publications sur ARTE Live Web ?
Je viens de passer une soirée exceptionnelle et que j'ai pu faire partager à mes amis.
Le flamenco me va droit au cœur et les magnifiques artistes produits à Nimes m'ont enthousiasmée. Merci à Arte et merci à leur grande âme.
Très bel article. La lecture m'a fait beaucoup de plaisir. Keep it up!
Salutations
Boris
http://www.esmokeking.de/
dommage qu'ils n'y a des sous-titres pour apprécier les textes.
Toujours un immense plaisir de faire partager sur mon blog, vos émissions sublimes.
Milles mercis..
le plus important ces la musique,Manouche pas Manouche gadjo ou pas ces pas se qui compte,petit plus quand meme pour Swan
Ajouter un commentaire