Be My Guest

Le 21/02/2012 à 14:30, Antoine Pecqueur
Be My Guest

Les orchestres symphoniques sont toujours étroitement associés au nom de leur directeur musical. Que serait le Philharmonique de Berlin sans Simon Rattle, l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam sans Mariss Jansons ou l’Orchestre de Paris sans Paavo Järvi ? On le sait, le choix d'un directeur musical est une entreprise périlleuse. Mais ces chefs n’assurent néanmoins jamais l’intégralité des concerts de la saison. Une part non négligeable - variable selon les formations - est donnée sous la baguette de chefs invités. C’est ainsi que le 23 février, l’Orchestre de Paris sera dirigé non pas par Paavo Järvi mais par Riccardo Chailly, qui occupe, lui, le poste de directeur musical de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Les relations entre les musiciens d’orchestre et les chefs invités se révèlent souvent complexes, pouvant aboutir en quelques répétitions à une osmose parfaite ou bien… au départ du chef d’orchestre, comme cela fut le cas en 2010 avec Emmanuelle Haïm à l’Orchestre de l’Opéra de Paris.

Le test de la première répétition

« Pendant la première répétition, musiciens et chef se cherchent. Le chef doit sentir quand il peut arrêter les musiciens pour leur faire des remarques, ce qui n’est pas évident. Il faut choisir les bons moments », observe Philippe Jordan, directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra de Paris et chef invité dans les plus grandes phalanges (Orchestre philharmonique de Vienne, Philharmonia Orchestra de Londres, Orchestre de la Suisse Romande…). De manière générale, les orchestres préfèrent les chefs qui dirigent de longs passages à ceux qui les arrêtent dès la deuxième mesure. « On attend du chef qu’il nous fasse confiance », affirme Benoît de Barsony, cor solo de l’Orchestre de Paris. Une fois la première répétition passée, les choses ne sont pas forcément gagnées. Le chef saura vraiment si le rapport avec l’orchestre a été considéré comme positif ou non au fait d’être réinvité ou pas. Les musiciens d’orchestre, qui doivent souvent, après les concerts, remplir des formulaires sur les chefs invités, ne sont pas si loin des téléspectateurs des émissions de télé-réalité votant pour leur candidat préféré…

Inviter de jeunes chefs d’orchestre

Le chef Bernard Haitink a eu cette phrase, devenue célèbre : « Les jeunes chefs sont un mal nécessaire ». Mais très souvent, les jeunes baguettes sont mal perçues par les musiciens. L’équation est rapide : jeune = non expérimenté. En général, ce sont des programmes spécifiques (concert jeune public, musique contemporaine…) qui leur sont confiés. « On me propose beaucoup de musique légère, alors même que je connais Pelléas et Mélisande de Debussy sur le bout des doigts », observe Benjamin Lévy, directeur musical de l’Orchestre Pelléas et chef invité dans de nombreuses phalanges (Orchestre du Capitole de Toulouse, Orchestre de l’Opéra de Rouen ou encore Orchestre National de Lorraine…). La diplomatie est de mise dans les relations entre un jeune chef et les musiciens d’un orchestre permanent. « Le plus difficile, c’est de diriger des musiciens de la même génération. On se retrouve alors sur le podium face à d’anciens camarades de conservatoire », remarque David Dewaste, invité récemment par l’Orchestre d’Auvergne et l’Orchestre philharmonique de Liège. Certains orchestres font néanmoins le pari des jeunes baguettes, comme le Philharmonique de Berlin. « Nous pouvons avoir les meilleurs chefs d’orchestre au monde. Mais ce qui est vraiment passionnant, c’est de trouver le talent de demain. La première fois que Daniel Harding nous a dirigés, il était encore presque un adolescent ! », évoque Stefan Dohr, cor solo du Philharmonique de Berlin. Outre la question de la jeunesse du chef, on observera que les femmes chefs d’orchestre ont parfois plus de mal à s’imposer dans ce milieu. Emmanuelle Haïm, pour sa part, cumulait les deux « tares »…


Le dosage de la parole

Le chef est jugé sur sa gestique, mais aussi sur sa manière de parler. « Quand je dirigeais en France, j’avais l’impression qu’il fallait être particulièrement psychologue, faire régner la discipline et surtout faire attention à ce qu’on disait. Alors qu’à l’étranger, on est surtout jugé sur ses conceptions musicales », observe Stéphane Denève, directeur musical de l’Orchestre National Royal d’Ecosse. Les musiciens peuvent en effet se braquer sur un mot et c’est alors tout l’orchestre qui se referme comme une huître jusqu’au concert. En général, les chefs appréciés sont ceux qui parlent peu. « Il y a des chefs qui décortiquent tout en répétition. Mais le problème, c’est qu’au concert, il ne leur est plus possible de parler ! », remarque Benoît de Barsony. La situation est parfois complexe avec des chefs qui parlent mal la langue du pays où se trouve l’orchestre. L’anglais est alors généralement utilisé, mais ne permet pas toujours de trouver les mots justes, d’où parfois certaines incompréhensions. Pour autant, l’emploi des traducteurs est relativement rare. La meilleure solution a peut-être été trouvée par des scénaristes hollywoodiens. Dans Quiet Type, une comédie américaine qui sortira prochainement sur les écrans, l’acteur Tobey Maguire incarne un chef d’orchestre… muet !

La gestion du temps

A la pause des répétitions d’orchestre, il est courant d’entendre les musiciens pester contre le chef car il n’a fait travailler que le premier mouvement de la symphonie alors qu’il en reste trois à déchiffrer. Pour des raisons économiques, les orchestres ont aujourd’hui de moins en moins de temps de répétition. Normalement, quatre répétitions précèdent le concert, loin de la dizaine de services que souhaitaient autrefois des chefs comme Günter Wand ou Sergiu Celibidache. De plus, la durée des services de répétition (en moyenne trois heures avec une interruption de vingt minutes au milieu) oblige à un planning très précis. « Ce qui me fascine chez Pierre Boulez, c’est qu’il construit véritablement la répétition de trois heures. Personne ne s’ennuie et le travail est bien fait », note Julien Hervé, clarinettiste solo de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam. Certains musiciens ont parfois tendance à aimer les chefs qui arrêtent avant la fin « officielle » de la répétition. Mais il arrive aussi que ce soient les chefs qui n’aient pas trop envie de travailler. On se souvient de Guennadi Rojdestvenski qui écourtait et annulait même des répétitions avec l’Orchestre National de France pour mieux profiter des charmes de Paris. Certains grands maestros, comme Lorin Maazel ou Valery Gergiev, débarquent parfois le jour même du concert. Mais on excuse tout des stars…

 



Les spécialistes d’un répertoire


Certains chefs sont invités pour leur connaissance précise d’un répertoire. De plus en plus d’orchestres font ainsi appel aux directeurs musicaux d’ensembles sur instruments anciens, les fameux « baroqueux », pour diriger des programmes d’œuvres du XVIIIème siècle. Il arrive que les musiciens soient alors déstabilisés par ces tempi, ces articulations ou encore ces phrasés différents de ceux de la « tradition ». « Dans ce cas-là, il faut argumenter. J’ai été récemment à l’Orchestre de Nancy pour un programme Mozart. Quand je demandais aux cordes de ne pas vibrer, je devais leur dire pourquoi », explique Benjamin Lévy. « Jusqu’à Beethoven, il n’y avait pas vraiment de chef d’orchestre. Les musiciens peuvent donc jouer sans chef ce répertoire, en se basant sur le violon solo. Mais il y a encore des orchestres comme l’Opéra de Paris qui attendent, même dans ce répertoire, des « bras », remarque Stéphane Denève. Quant à la musique contemporaine, confiée elle aussi très souvent à des spécialistes, elle rencontre une certaine frilosité chez les instrumentistes, pas toujours motivés par ce répertoire.

Les pièges des orchestres

« Un orchestre peut manger un chef au petit-déjeuner », a coutume de dire Janos Fürst à ses élèves de la classe de direction d’orchestre du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Il n’est en effet pas rare qu’un orchestre exagère les nuances voulues par le chef ou que le timbalier parte en retard... Le but est alors de déstabiliser la baguette. « Il y a un sport national dans les orchestres français, qui consiste à interpeller verbalement le chef », poursuit un chef d’orchestre, sous couvert d’anonymat. On remarquera que, très souvent, cette confrontation vient davantage de certains pupitres, notamment des cuivres. « Il y a des orchestres qui mettent de la mauvaise foi en accentuant les problèmes du chef au lieu de les tempérer. Mais quand il y a des problèmes chez nous, à l’Orchestre de Paris, on reste soudés autour du violon solo. Car si le concert est raté, cela retombe aussi sur l’orchestre », affirme Benoît de Barsony. Il y a aussi les pièges tendus par les chefs d’orchestre. « Tugan Sokhiev s’amusait à ralentir juste pour voir si l’orchestre le regardait. », se souvient Julien Hervé.

Des différences entre les pays

La plupart des chefs partagent ce sentiment : les relations entre chef invité et orchestre sont moins conflictuelles à l’étranger qu’en France. « Il y a trois paradis pour les chefs d’orchestre : les Etats-Unis, la Scandinavie et le Japon, déclare Stéphane Denève. Ce sont des paradis car le niveau de concentration des musiciens y est extraordinaire. Et en particulier aux Etats-Unis, il y a un orgueil positif de l’orchestre. Les musiciens se disent que si tel chef a été choisi pour diriger leur orchestre, c’est qu’il doit être très bon. Il peut ensuite les décevoir, mais en tout cas, ils partent avec un a priori merveilleux ! » Il ne faudrait pour autant pas imaginer que tous les orchestres à l’étranger sont conciliants avec les chefs. En Allemagne, les situations peuvent être tendues, notamment à l’opéra. En effet, le système des théâtres de répertoire donne très peu de temps de répétition aux chefs d’orchestre, d’où parfois quelques crispations.

Certaines phalanges prestigieuses ne se laissent, par ailleurs, pas dompter facilement. « L’Orchestre philharmonique de Vienne a été mon meilleur professeur, car les musiciens montrent tout de suite s’ils ne sont pas motivés », se souvient Philippe Jordan, avant d’ajouter : « En France, les orchestres peuvent décider d’arrêter de travailler avec un chef et en prendre un autre en cours de route. A l’étranger, ils ne le feront pas mais par contre ne montreront aucune envie avec le chef et joueront tout seuls. J’ignore quelle est la solution idéale. » Les pays latins, notamment l’Italie et parfois la France, sont souvent décrits par les chefs comme un peu chaotiques dans l’organisation : les musiciens arrivent parfois en retard, ils parlent pendant les répétitions… Entre la France et les autres pays, il y  aussi des différences plus administratives. « En France, si le chef dépasse d’une minute la répétition, les syndicats bronchent immédiatement. Ce n’est jamais le cas à Rotterdam, où on préfère finir l’œuvre même en dépassant de quelques minutes », remarque Julien Hervé.

« La situation de chef invité est à la fois excitante et frustrante », résume un chef d’orchestre. Contrairement au directeur musical, il n’a pas à se soucier des à-côtés du métier, notamment administratifs. Par contre, il devra convaincre l’orchestre dans un délai très rapide. D’autant que, de plus en plus, des tensions peuvent aussi venir de la différence de rémunération entre musiciens et chefs. Les grands noms de la direction, comme Lorin Maazel, vont jusqu’à gagner 50 000 euros par concert… Des salaires que certains jugent indécents dans un contexte de crise économique.

Et vous ? Des souvenirs de rencontres mémorables entre un chef et un orchestre, ou au contraire de carambolages pas très réussis ? Racontez-nous !

 


A voir et à revoir sur ARTE Live Web :

- Riccardo Chailly, Maria Joao Pires et l'Orchestre de Paris seront en direct le 23 février, pour un programme consacré à Beethoven et Ravel. Cette saison, l'Orchestre de Paris a précédemment été dirigé par Andris Nelsons pour la Symphonie Alpestre, par Pierre Boulez pour un concert-évènement consacré à Schoenberg, par James Conlon en décembre avec Patricia Petitbon et Gil Shaham. Le concert dirigé par Kazuki Yamada pour un hommage à Glinka est également toujours disponible.

- Du côté de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, on a pu voir à la baguette cette saison Vassily Petrenko pour le Roméo & Juliette de Prokofiev le 10 février, Alexander Verdernikov pour une soirée russe le 6 janvier, l'Américain Alan Gilbert avec Barry Douglas le 9 décembre et Eliahu Inball en octobre qui dirigeait notamment la Faust-Symphonie de Lizst 

 


 

Crédit Photo : Riccardo Chailly (Gert Mothes / Gewandhaus)

 

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Derniers commentaires

 

J'adore cette danse tout simplement
Merci pour cet article, j'ai fait un petit site web qui est consacré à la kuduro dance exclusivement
Bonne continuation
love kuduro !!!
http://www.kudurodance.com

ricardo,
dans Bouge ton Kuduro

Mille mercis pour toutes ces informations, dont la plus succulente fait mention de l'influence non négligeable du cultissime JCVD dans la genèse du mot kuduro. Quant à la performance du Buraka, tout simplement colossale!

A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!

On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.

Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.

Ysabelette,
dans Bons baisers de Russie