
La Japonaise Kaori Ito présentait le 27 janvier au Centre National de la Danse de Pantin, en direct sur ARTE Live Web sa dernière pièce, Island of no memories, où il est question d’oubli et de liberté. Portrait d’une interprète fiévreuse et d’une chorégraphe hantée.
On se souvient que la première fois que l’on a vu Kaori Ito danser, c’était en tant qu’interprète du chorégraphe belge Alain Platel, au sein de sa compagnie Les ballets C de la B, dans la pièce Out of context – for Pina. D’abord camouflée dans un long drap rouge, elle dépliait petit à petit son corps élastique, jouant à l’araignée dans une sorte de transe qui évoquait la Danse de la sorcière de Mary Wigman.
Le corps impatient
Chez la danseuse, ce qui nous frappa d’abord, ce fut l’extrême maîtrise de son corps de contorsionniste, capable d’étirements insoupçonnables et de soubresauts nerveux l’animant du bout des doigts jusqu’aux orteils. Un corps vif, impatient, fiévreux, qui lui permet d’exprimer avec la plus grande justesse l’inconscient et les émotions enfouies.
Ainsi chez James Thierrée, dans Au revoir parapluie, spectacle entre cirque et théâtre créé en 2007. L’univers poétique et burlesque de cet enfant de Chaplin sied à merveille à l’énergie vive de Kaori Ito. Elle mouline furieusement l’air de ses bras et se cramponne à une barre fixe comme si, à chaque fois, sa vie en dépendait. La danseuse, qui évoque volontiers l’idée de la marionnette dans son propre travail de chorégraphe, possède des capacités physiques rares, un corps malléable jusqu’à l’étrangeté, l’irréel.
Kaori Ito est née au Japon en 1979. De formation classique, elle part étudier les techniques de danse moderne aux États-Unis, puis dans les années 2000 étoffe sa carrière d’interprète chez Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, James Thierrée, Sidi Larbi Cherkaoui, Alain Platel… Des chorégraphes à l’esthétique relativement éloignée les uns des autres, mais qui ont tous trouvé en elle matière à épouser leurs gestes. Car de la sensualité de Preljocaj au corps machinique de Decouflé, de l’expressionnisme de Platel et de la spiritualité de Cherkaoui au lyrisme absurde de Thierrée, il est nécessaire de posséder une palette extralarge d’interprète pour réussir à faire rentrer ces danses-là dans le corps, à ajuster la vitesse et la tension, à réguler les humeurs.
À ces regards d’hommes sur son corps de femme, Kaori Ito a voulu, pour l’une de ses premières créations en tant que chorégraphe, opposer sa féminité. Solos, en 2009, fait idéalement transition entre le rôle d’exécutante et celui d’auteure de la danse. Elle y incarne quatre figures qui chacune tente de répondre à la question : « Qui suis-je, si mon corps ne m'appartient pas ? » Quatre temps. D’abord, toute de perles vêtue, les poignets et les chevilles cassés rappelant les danses indiennes, son hiératisme mêlé de sensualité fait de la danseuse une sculpture, une incarnation divine, l’essence de la féminité. Puis elle se dépare de ses attributs pour livrer son corps à des convulsions de poupée mécanique dans un langage quasi hip-hop, avant de se suspendre à une corde telle une femme enfant, pour finalement s’effacer dans un jeu de lumières et de reflets. L’incarnation, ou l’épuisement des identités.
Une danse hantée
Kaori Ito chorégraphe qualifie son travail de « baroque ». On y ajouterait volontiers une recherche narrative assez poussée, tempérée grâce à une scénographie épurée. Caractéristiques sensibles dans la pièce Island of no memories (2011), que l’artiste présente au Centre national de la danse de Pantin en janvier 2012. Celle-ci s’inspire du roman Histoire de l’oubli, publié en 2008 par un jeune auteur américain, Stefan Merrill Block, et qui se déroule sur une île imaginaire, où les souvenirs n’existent pas. Il est ici question de mémoire en fuite, dont l’écheveau se déroule sur scène sous forme de cordes qui contraignent le corps de la danseuse, et de perte de repères : les souvenirs nous emprisonnent, suggère-t-elle, mais ce sont eux aussi qui nous « tiennent », comme un réseau de tuteurs. On pense à Pina Bausch, dont on retrouve la manière de confronter violemment les corps, qui se jettent les uns vers les autres et se manipulent comme des pantins, mais aussi dans le face-à-face sans ambiguïté avec le public, que la chorégraphe aime à regarder les yeux dans les yeux.
Comme dans la danse butô, les gestes chorégraphiés par la Japonaise expriment les conflits entre le corps et l’esprit. Ainsi en 2009 dans Noctiluque (le terme désigne la fleur ou l’animal qui produit de la lumière dans l’obscurité), sorte de songe peuplé de fantômes. On est là aux frontières du fantastique, teinté chez Kaori Ito de références à la religion shintoïste et au surnaturel, qui innervent une grande partie de la création japonaise contemporaine.
Vidéaste, Kaori Ito explore également cette frontière ténue entre corps et esprit(s) dans Niccolini (2006), avec James Thierrée. Dans cette réminiscence de l’histoire de Hamlet se mêlent aussi mémoire, oubli et magie, le tout dans un théâtre, lieu des sortilèges par excellence. Celui, dit la danseuse, où elle ressent le mieux le contact avec les autres, but ultime de sa danse hantée, entêtante.
>> Retrouvez Kaori Ito dans Island of No Memories sur ARTE Live Web à partir du 27 janvier.
Photo Fionn Reilly

Vous souhaitez être tenu au courant des dernières publications sur ARTE Live Web ?
A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!
On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.
Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.
Quelle formidable idée que "la folle journée de Nantes" sur votre chaîne, ce dimanche 5 février - je me suis régalée ! - idée à poursuivre. Merci
BOnjour très belle rétrospective je rajouterai également Bauchklang littéralement "le son du ventre"; ses autrichiens déchirent tout.
http://www.youtube.com/watch?v=BODnEUh-nUw
Ajouter un commentaire