
Au début des années 1990, le rock est submergé par une violente coulée de boue qui en modifiera durablement le relief. Le torrent, que l’on nommera « grunge », avec à sa proue des groupes tels que Nirvana ou Dinosaur Jr, dépose dans son lit un sédiment féministe revendicatif, dont la vulgate retiendra l’appellation « riot grrrl » (le nombre de « r » prête toutefois à controverse). De ce limon absurde émergera une rose noire : PJ Harvey.
Dès les premières notes, Polly Jean est l’élégance. Au milieu des Hole, L7 ou Bikini Kill qui vocifèrent une féminité velléitaire et castratrice, rugueuse et volontiers vulgaire, PJ Harvey est belle. Fine à l’extrême, les cheveux plus sombres que la nuit, Dry, sèche, au milieu de toute cette graisse moite. Si la composition est encore fondue dans les réflexes de l’époque, dans la formule verse/chorus/verse opposant le clair au distordu, la musique est déjà, là, habitée. Hantée. Polly apparaît comme un pendant à l’ange triste Jeff Buckley. La rudesse dans la féminité quand lui sublime la fragilité de l’homme.
PJ ne répond pas aux canons plastiques traditionnels. Trop maigre, androgyne, elle a un nez trop grand. Mais c’est à dessein. C’est pour mieux se débarrasser d’une idée de séduction de genre que PJ ne figure pas la beauté féminine. Elle incarne la sensualité dans son absolu. La sexualité dans ce qu’elle a de plus franche, animale, universelle. Évidente.
C’est avec To Bring You My Love en 1995 que la fleur s’ouvre tout à fait. Cette voix rugit, rauque, puissante comme sortie du néant. Non, pas du néant : de la genèse, du péché originel. La voix d’Ève qui tend la pomme à un Adam tout à la fois apeuré et impuissant face à cette prêtresse qui affirme être née dans le désert. Et on la croit. On la devine façonnée de la même glaise que Jeffrey Lee Pierce, leader psychotique et habité du Gun Club (à qui Noir Désir rendra aussi hommage) qui prêche un blues mystique souillé de garage rock rugueux. Mais PJ ne se contente pas d’accompagner les fantômes de l’autoroute, elle en est la maîtresse, elle les guide. Tous lui ont juré dévotion. De Flood l’ancien (producteur entre autre de New Order, Depeche Mode, ou Nine Inch Nails…) à l’éternel chevalier servant John Parish en passant par l’alchimiste Steve Albini, concepteur de la potion sonore qui redonna au rock des années 1990 sa brutalité et son authenticité, et évidemment John Peel, le grand ordonnateur du rock à la BBC, qui durant plus de 30 ans sépara le grain de l’ivraie.
PJ est inaccessible. Loreleï du rock alternatif dans les eaux sombres de la pochette de ce disque. Image qui fait au même moment étrangement écho à la Kylie Minogue de Where The Wild Roses Grow, Ophélie mise à mal par Nick Cave, autre mage noir. Un proche de Jeffrey. Un collaborateur de Polly Jean, qui lui rend la pareille sur son Murder Ballads de 1996. Le Bad Seeds Mick Harvey sera lui de presque toutes ses aventures. Les sciences occultes n’accordent aucune place au hasard.
Magnifique sur son trône de ronces. Invincible sur scène, dans sa pose de guerrière, droite et fière. La guitare plaquée au bas-ventre comme pour mieux signifier tout l’asservissement de sa musique à son sexe. Tel Jimi Hendrix infligeant des coups de hanches explicites à sa stratocaster.
Polly tapisse chacun de ses disques de la boue du marécage, de voix spectrales qui s’agitent comme autant d’ombres dans le fond d’une grotte où par touche elle laissera entrer la lumière. Alors qu’elle apparaît faussement fragile et démunie sur une route de campagne déserte – sans doute à proximité du crossroad où Robert Johnson conclût son pacte faustien - sur l’exigeant Is This Desire ?, elle se travestit sur Stories From The City, Stories From The Sea en jeune citadine moderne, femme fatale. Pour un album plus accessible, plus pop. Un autre stratagème maléfique en réalité, par lequel elle capture une nouvelle créature fantastique : le farfadet Thom Yorke. On est en 2001. Et Radiohead, dans le tourbillon de son diptyque Kid A - Amnesiac est alors le plus grand groupe du monde. Pourtant, même son leader ne peut résister aux sortilèges de la Dame.
Ce doit être quelque part à ce moment-là qu’Hécate échappe aux adorateurs de la Lune pour devenir un bien commun. Osons le mot qui fâche : qu’elle devient hype. Qu’elle se reproduit même, pas toujours de façon très heureuse, en une nuée d’ersatz, de The Kills à très récemment Anna Calvi.
Après vient une petite poignée de disques bons, mais peut-être un peu répétitifs : le brutal Uh Uh Her, l'étonnant et dénudé White Chalk (et en passant une compilation en hommage à John Peel). C’est là, quand on craint la rupture du charme que Polly revient, plus envoûtante que jamais avec Let England Shake. Un objet déroutant. À première oreille un concept album sis sur le thème des guerres historiques conduites par l’Angleterre, mais aux motifs sonores presque… joyeux. Comme si PJ célébrait l’affrontement, la violence, avec une complaisance naïve, Let England Shake offre certaines de ses mélodies les plus optimistes. Elle y chante d’ailleurs avec une voix incroyablement sereine. Perte des repères à l’idée de voir la belle chevaucher, apaisée, au travers des charniers et des champs de ruine. Plus encore quand on prend conscience de l’improbable assemblage instrumental qui soutient l’édifice. Du steel-drum au clairon de cavalerie, des bourdons drones aux samples de vieilleries reggae, de l’usage de l’autoharp au phrasé de ritournelles celtes. De cette mixture instable sur le papier ressort pourtant, et sans qu’aucun doute ne puisse être émis, un excellent album de PJ Harvey. Le meilleur sans doute depuis près de 10 ans.
>> Let England Shake est en écoute intégrale sur NPR

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J'adore cette danse tout simplement
Merci pour cet article, j'ai fait un petit site web qui est consacré à la kuduro dance exclusivement
Bonne continuation
love kuduro !!!
http://www.kudurodance.com
Mille mercis pour toutes ces informations, dont la plus succulente fait mention de l'influence non négligeable du cultissime JCVD dans la genèse du mot kuduro. Quant à la performance du Buraka, tout simplement colossale!
A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!
On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.
Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.
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