Le monde selon Wadada

Le 23/11/2011 à 15:05, Alexandre Pierrepont
Le monde selon Wadada

Improvisateur génial et initiateur des rapprochements entre le jazz et les musiques du monde, théoricien reconnu, Wadada Leo Smith, qu'on a pu entendre aux côté de John Zorn, Jack DeJohnette ou Anthony Braxton, réamorce l’alliance trompette-batterie, cœur de la musique afro-américaine. Deux concerts sont à voir et à revoir sur ARTE Live Web.

 

Un jour, peut-être, osera-t-on dire que Bill Evans avait tort d’estimer que l’on trouvait chez Miles Davis « une sorte de beauté à laquelle on n’avait jamais été confronté avant cela et à laquelle on n’a pas été confronté depuis. » Depuis, il y a Wadada Leo Smith. Comment celui-ci parvient à développer un jeu à la fois éclatant (sa trompette taillée en pointes et coquilles d’obsidienne transperce le halo de silence qu’il génère autour de chacune de ses phrases) et pourtant à contre-jour (suspendant un collier d’éclipses au cou de la musique), reste une intarissable source d’émerveillement.

Smith occupe depuis près de vingt ans la chaire Dizzy Gillespie, au California Institute of the Arts (à propos duquel on lira ce portrait vieux de 25 ans), du fait de sa carrière de trompettiste foudroyant et pour avoir été l’un des premiers improvisateurs à penser de nouveaux rapports entre jazz et musiques du monde. Espérant un nouvel équilibre « entre l’Afrique, l’Asie, l’Europe, l’Euro-Amérique, l’Afro-Amérique. Nous sommes en position de former une communauté mondiale, et c’est de cette communauté que la nouvelle musique s’élèvera. Tous les êtres de la terre (toutes les créatures terrestres), leurs cultures et leurs arts respectifs, y seront représentés équitablement. ».

Wadada Leo Smith a parcouru les Etats-Unis  de part en part. Dans le sud, il grandit dans le Mississippi dans les années 50 parmi les derniers titans du Delta Blues. Au Nord, il gagne Chicago au milieu des années 60 et rejoint l’Association for the Advancement of Creative Musicians, l’une des plus influentes organisations d’expérimentateurs issus du champ jazzistique (dont le NY Times dresse les oeuvres les plus marquantes). Il y forme un premier trio avec Anthony Braxton et Leroy Jenkins. A l’Est, c'est dans le Connecticut qu'il met au point sa méthode, son propre système de notation, l’Ankhrasmation, et publie ses premiers essais dans les années 70 : « Notes (8 pieces) Source a New World Music : Creative Music », « Rhythm : A Study of Rhythm-Unit in Creative Music » et « Keeping Time : Readings In Jazz History ». A l'Ouest, il développe en Californie depuis le début des années 90 l’African-American Improvisation of Music Program. Mais il a également séjourné en Indonésie, au Japon ou en Islande…

Pendant que le Kronos Quartet ou les Da Capo Chamber Players inscrivent certaines de ses œuvres à leur répertoire, Smith poursuit ses explorations de « l’Atlantique noir » aux côtés de Thomas Mapfumo (l’inventeur du style chimurenga au Zimbabwe, à base de mbiras et de guitares électriques tournoyantes), il formalise le renouvellement par l’électronique de l’improvisation comme tradition orale. Qu’il qualifie désormais de « tradition électro-orale », immergeant sa trompette dans un bain d’effets produits grâce à l’informatique musicale. Il travaille avec des ensembles contemporains et composites, tels les New Century Players, sous la direction de David Rosenboom, qui associe instruments à vent et à cordes de tradition classique  avec des percussions du monde entier : marimba, axatse, cloches tibétaines, gamelans… Sa composition Black Church : A First World Gathering In The Spirits, créée à New York pour les trente ans de l’AACM, juxtapose ainsi un quatuor à cordes, un trio trombone, trompette et percussions, et les bandes enregistrées de quatre pianos.

L’Ankhrasmation : la primauté à l’interprétation poétique

L’univers de référence de l’Ankhrasmation, son système de notation proche des partitions graphiques, est pareillement hybride. Il puise aussi bien dans les connaissances astronomiques des Dogons, dans le « dream art » des Aborigènes australiens que dans les figures quasi cabalistiques de Kandinsky. Si les hiéroglyphes ont tellement retenu son attention, c’est à cause de leur polysémie : à la fois images, images composées et composites (encore une fois), sources stratifiées et non-linéaires d’informations… À la variation à partir d’un thème ou d’un quelconque support, à la progression logique alignant les séquences -caractéristiques des formes traditionnelles du jazz-, le trompettiste a toujours préféré la métamorphose permanente (parfois suspendue par une réitération obsessionnelle). Sa musique ne « progresse », ne « régresse », ni ne « stagne », elle se transforme. Elle fait appel à un système de correspondances de préférence poétiques. Par exemple, les signes donnés sur ses partitions doivent être examinés sous l’angle de leur couleur, de leur forme et de leur découpage, et peuvent être interprétés, afin d’en déduire des propriétés musicales, du point de vue des phénomènes de la nature, du point de vue des connaissances scientifiques, du point de vue des phénomènes et des connaissances de l’imaginaire…

Wadada Leo Smith concentre donc tous les aspects d’une recherche autant musicale que sociocuturelle. Il articule la lancée afro-américaine en musique (rebaptisée « Great Classical Art Music of Afro-America ») et la puissance d’aspiration d’autres traditions, des pensées rastafari, taoïstes, soufies… En toute logique, sa quête de sens et de sons l’a également amené à réamorcer cette horlogerie de fulgurances et de virevoltes, à reforger l’alliage trompette et batterie tel qu’il brilla d’abord dans les Drum & Bugle Corps afro-américains, lesquels essaimèrent du Deep South au Midwest entre le 19ème et le 20ème siècles. Depuis une trentaine d’années, le trompettiste s’est lancé dans une série de duos avec les plus téméraires batteurs de notre temps (déjà Ed Blackwell, Jack DeJohnette, Warren Smith, Hamid Drake…), dont deux concerts parisiens, en 2011, se sont faits l’écho.

Trompette et batterie : l’union sacré

L’un des sommets du festival Sons d’Hiver, au début de l’année, fut certainement atteint avec le duo offert par Wadada Leo Smith et Günter « Baby » Sommer. Entre 1979 et 1982, le trompettiste avait formé un inoubliable trio avec deux Allemands de l’Ouest (feu Peter Kowald à la contrebasse), et de l’Est (Sommer à la batterie) : Touch the Earth – Break the Shells. Il a fallu un quart de siècle et la disparition de leur ami commun pour que Smith et Sommer renouent leur lunatique dialogue. Smith et ses susurrements ou ses brocards, ses ouvertures ou ses déchirures ; Sommer et le feutre ou les bosses de ses percussions, feuilletant ses tambours, ses cloches et ses gongs, les faisant rouler ou résonner. Le moindre trait de la trompette, comme une rainure le long du silence, a sa lueur propre et ses irradiations ; le moindre heurt à la batterie a son propre poids et sa légèreté. L’écoute entre les deux hommes est à son comble, à la virgule près, à l’alerte près, à la félicité près. Elle est de l’ordre de la poésie sonore la plus exigeante et la plus naturelle. « Je l’expliquerais ainsi, raconte Smith : le jazz, ou la musique créative, est le forum de l’improvisation. L’improvisation amène ou met l’artiste dans le présent. Le présent veut dire : pas de passé, pas de futur. En cet instant existe seulement l’instant. Voilà la créativité. C’est toute la différence apportée par l’imagination, le rêve, l’anticipation... Beaucoup de musiques dans le monde sont remarquables, mais la plupart n’ont pas de présent. Elles reposent sur une certaine idée du passé. Dans le présent, on a la possibilité de dévoiler les moments voilés, un autre passé et un autre futur. » Touch the Earth II : un état de grâce.


La seconde saison de la série de concerts Bleu Indigo, au Musée du Quai Branly démarra le 22 octobre avec le duo de Wadada Leo Smith et Louis Moholo-Moholo, dont ImproJazz dressait le portrait en mai 2005). De père Sutu et de mère Xhosa, ce dernier a été marqué par un long exil européen du temps de l’apartheid, au cours duquel il s’est livré corps et âme à l’improvisation libre, comme pour se ressourcer dans l’utopie. Avec ses compatriotes les Blue Notes et au sein du Brotherhood of Breath, puis avec la fine fleur carnivore des improvisateurs les plus passionnants et les plus passionnels d’Europe et d’Amérique du Nord. Si pour lui, l’Afrique du Sud est comme une fontaine de rythmes, le foisonnant batteur en aura versé et déversé les flux et les reflux partout sur son passage. Et quand Smith raconte : « Dans le Delta du Mississippi, la nature est une inspiration forte et profonde, tout particulièrement le matin quand le soleil se lève sur les terres plates du delta. Il y a cette image du soleil qui se lève juste à vos pieds, qui vous donne la sensation de faire partie de la nature. Vous avez autant de pouvoir qu’un arbre, qu’une montagne… », Moholo-Moholo, reprend presque : « En Afrique du Sud, même en ville, les ânes sont dans la rue, et les vaches, les moutons, les chèvres aussi. Tous ces sons ! Alors voilà, on reprend ce que l’on entend, votre environnement vous conditionne de telle manière que vous faites des choses sans véritablement vous en rendre compte. C’est en vous, dans votre cœur, vous ne pouvez y échapper. Les berceuses de votre mère, toutes ces choses contribuent à faire de vous un bon musicien… Que c’est beau la musique, c’est la plus belle des choses que j’aie jamais expérimenté dans ma vie, c’est mon Dieu. Quand je joue de la musique, rien de mal ne peut m’arriver. J’entends dire que le paradis c’est plutôt pas mal, comme endroit. Mais moi, je n’y ai jamais mis les pieds. Par contre, je connais la musique. »

Au jeu pénétrant et clairsemé du trompettiste s’oppose naturellement le jeu pour une fois recueilli du batteur, travaillant avec parcimonie la régularité et l’irrégularité de ses rythmes, comme pour mieux dire tout à la fois la patience créatrice des musiques qui ont le temps et que l’on dit « traditionnelles », la liberté d’être seul et d’être ensemble des musiques du champ jazzistique, et les perspicacités particulières des musiques qui s’improvisent. Un second état de grâce.


A lire :

- un long entretien dans Wire, résumé ici

A voir :

- Wadada Leo Smith et Günter "Baby" Sommer à Sons d'Hiver
- Wadada Leo Smith et Louis Moholo-Moholo au Musée du Quai Branly

Photo : Tom Beetz

 

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J'adore cette danse tout simplement
Merci pour cet article, j'ai fait un petit site web qui est consacré à la kuduro dance exclusivement
Bonne continuation
love kuduro !!!
http://www.kudurodance.com

ricardo,
dans Bouge ton Kuduro

Mille mercis pour toutes ces informations, dont la plus succulente fait mention de l'influence non négligeable du cultissime JCVD dans la genèse du mot kuduro. Quant à la performance du Buraka, tout simplement colossale!

A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!

On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.

Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.

Ysabelette,
dans Bons baisers de Russie