Metal, la culture de l'ombre

Le 17/06/2011 à 09:00, Lucile Sourdès
Metal, la culture de l'ombre

Avec ses 90 000 participants attendus, le Hellfest est l’un des plus gros festivals d’été français, voire européen. Pourtant, ce vaste public d’amateurs de musiques extrêmes continue à être véhicule de puissants clichés.

La sixième édition du Hellfest, le plus grand festival de musiques extrêmes de France, a lieu du 17 au 19 juin à Clisson, en Loire-Atlantique. Pour beaucoup,le metal, le death metal et autres musiques extrêmes se résument au provocateur Marilyn Manson, au satanisme,aux églises brûlées ou aux profanations de cimetière. Des clichés souvent véhiculés par les médias et qui prouvent combien le genre musical est méconnu en France.

« Les “metalleux” que l'on voit à la télé sont des bêtes curieuses, indique Charles Provost, rédacteur en chef du mensuel gratuit MetalObs. Ces reportages ne montrent que les mecs très lookés, cheveux longs, tout en noir.»

Une image « guignolesque » dont Ben Barbaud, fondateur et organisateur du Hellfest, regrette la prépondérance dans les médias : « Même le Petit Journal représente les metalleux comme des gros assoiffés de bière, sans cerveau, qui ne font que montrer leur cul et faire des conneries. Ce n’est pas ça le metal. »

Pas que des satanistes

La provocation et la caricature font bel et bien partie du jeu. Pour sa thèse La Culture hard rock, le sociologue Nicolas Bénard a demandé à des metalleux ce qui les poussait à écouter cette musique. Il conclut : « Chercher à écouter du metal, c’est en quelque sorte rompre avec un environnement basé sur le consensus, sur un monde où la différence est parfois perçue comme de la provocation. »

Le chercheur explique cependant que cette esthétique de la mort n'est qu'un « grand cirque » rappelant au passage « qu'Ozzy Osbourne ou Alice Cooper ont un imaginaire sataniste, mais [qu’ils] sont chrétiens ».

D'ailleurs, selon une étude en ligne réalisée en 2010 auprès du public du Hellfest, 65,7 % des participants ont déclaré aller à ce festival pour « vivre une passion sans être jugés ». Seulement 1 % dans le but de « célébrer avec sérieux des valeurs comme le satanisme ou la mort ».

La culture de la mort

Pourtant, les clichés, même éculés, ont la peau dure : en 2010, Christine Boutin, appuyée par des associations chrétiennes, fait pression sur les sponsors du Hellfest, fustigeant la « culture de la mort » promue selon elle par l'affiche de l'édition 2010 et par certains groupes présents à ce « festival sataniste », selon les mots de Philippe de Villiers. Une fronde qui se poursuit dans une moindre mesure cette année. Cette médiatisation aura finalement fourni au festival un peu de publicité gratuite.

Yves Campion, directeur de la rédaction de Metallian, trimestriel français spécialisé dans le metal, regrette qu'il ait fallu attendre un « fait divers » pour parler du metal en France : « Le Hellfest a fait parler de lui à cause de Boutin. Pourtant, il y a quelque chose qui se passe depuis plusieurs années au niveau du metal en France, et ça, personne ne le dit. Il n'y a qu'une personne qui avait compris les choses : Patrick Roy. »

Le député du Nord, décédé en mai 2011, a essayé de promouvoir la culture metal à l'Assemblée nationale. En mars dernier, Patrick Roy avait demandé la création d’un programme consacré au metal sur les chaînes du service public. Après une apparition sur scène avec Mass Hysteria chez lui, à Denain, il avait défendu le Hellfest – et s'y était même rendu en 2010 –, et avait brandi des magazines spécialisés dans l'Hémicycle.

Au Hellfest, des étudiants, des ouvriers, des ingénieurs

Au-delà des anicroches entre le Hellfest et ces associations chrétiennes, le manque de médiatisation et la stigmatisation du métal paraissent des éléments paradoxaux eut égard à ce que Ben Barbaud qualifie de « phénomène » metal : « AC/DC, Motörhead, Iron Maiden, Rammstein sont des groupes qui remplissent des salles comme Bercy ou le Stade de France. Ça prouve qu'il y a un phénomène, alors que les médias considèrent que c'est une musique de niche, réservée à un public restreint. Mais c'est faux. »

Et les chiffres le prouvent : selon l'étude de 2010, le public du Hellfest est majoritairement étudiant (plus de 20 %) devant ouvrier (9,8 %) puis ingénieur ou cadre technique d’entreprise (9,5 %). Les demandeurs d’emploi ne constituent que 6,1 % de l’échantillon. En outre, près de 70 % des sondés possèdent « au moins un bac général ou [sont diplômés] du supérieur ». Des données qui contredisent « les discours stéréotypés plaidant plutôt pour “l’oisiveté”, “la marginalité” et/ou les difficultés d’insertion professionnelle », résume l'étude.

Le Hellfest affichait complet plusieurs semaines avant le début du festival. Les organisateurs attendent 90 000 personnes (plus que les Eurockéennes de Belfort en 2010), ce qui confirme l'envergure internationale du Hellfest, le Wacken Open Air en Allemagne (plus gros festival metal du monde) ayant accueilli quelque 80 000 personnes (par jour, cf. commentaires) en 2010.

« L'industrie du metal se porte moins mal que le reste »

Autre indicateur de la santé d'un genre musical : les ventes de disques. Les organismes pourvoyeurs de ces chiffres travaillant sur des segmentations musicales très larges, impossible d'avoir des données pour les musiques extrêmes. Mais pour sa thèse, le sociologue Nicolas Bénard a contacté les grands magasins de disques de France et en a conclu que les ventes metal, hardcore et autres suivaient la chute de l'industrie du disque, mais de manière moins flagrante. En témoigne le succès commercial du dernier album d'Iron Maiden, The FInal Frontier.

Il précise en outre que « les artistes de metal n'ont jamais vécu uniquement des ventes de disques, mais plutôt grâce aux concerts et au merchandising (NDLR : produits dérivés : T-shirts, posters...). Un groupe payé 300 ou 400 euros pour un concert peut espérer gagner deux à trois fois plus grâce au merchandising en une soirée. L'industrie du metal se porte donc moins mal que le reste. »

Charles Provost de MetalObs, précise : « Le public metal est attaché au produit disque. La preuve, c'est que les ventes digitales marchent mal. Les metalleux sont des collectionneurs. »

« En France, le metal est marginal en termes de production (pas de gros groupes d'envergure internationale) [à l’exception de Gojira, ndlr], mais pas en termes de diffusion ni de réception », complète Nicolas Benard.

Le metal, une musique de l'ombre

Si la France continue de marginaliser le metal, en Scandinavie, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, « le metal fait partie du patrimoine » affirme Nicolas Bénard. « Même en Pologne, un pays très catholique, un groupe de black-death comme Behemoth fait la une des magazines people. »

En Norvège, le groupe Dimmu Borgir est en effet régulièrement invité sur les plateaux de télé ; la Finlande, quant à elle, a remporté l'Eurovision en 2006 avec Lordi, un groupe de heavy metal.

Pendant la prestation des Finlandais, sur France 2, les commentaires de Michel Drucker et Claudy Siar étaient d'ailleurs éloquents, et dénotaient une grande ouverture d’esprit : « Je n’imaginais pas les Lapons comme ça. Ils seront au zoo de Vincennes à la rentrée. » (...) « Ce show fabuleux qui va être remporté par... du hard rock. Ha ha ha ! Je vais le faire écouter à ma chienne, qui va devenir dingue. »


Eurovision 2006 finlande par cymru

Pour Ben Barbaud, « le metal continuera à rassembler les foules, mais est voué à rester dans l'ombre ». « La France n'est pas un pays rock, encore moins metal », résume Charles Provost.

Le Hellfest se déroulera du 17 au 19 juin à Clisson, en Loire-Atlantique. Rtrouvez tous les concerts ARTE Live Web au Hellfest ici, et sur l'application Facebook ARTE Live Web - Hellfest.

À voir, à lire :

 

Photo : Mayhem

 

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