
Dans la foulée du concert de Nils Frahm à la Route du Rock, visite guidée de la scène post-classique : ils sont pianistes, de formation classique, inspirés autant par les compositeurs modernes du XXe siècle que par l’indie-rock, et ils enjambent gaiement les barrières entre culture classique et format pop.
La voiture que l'on suit est poussiéreuse et avance sans à-coups vers un horizon qu'on n'aperçoit que rarement, lors d'un virage négocié en douceur. La caméra se tient à distance, mais le cadre se rapproche parfois de l’arrière du véhicule, pour rapidement décrocher à nouveau. La scène pourrait durer des heures, déconnectée du temps comme le sont les road movie américains. On ne sait pas d'où vient la voiture; encore moins où elle va. Surtout, la scène s’écoule sans aucun bruit de moteur ou de vent, et seule se fait entendre une musique qui elle aussi semble aller de l’avant sans début ni fin. Ce dialogue apaisé entre une lente boucle de piano et un violon s'épuise puis repart à plusieurs reprises, pour finalement se taire en même temps que les deux passagers de la voiture en sortent pour s’enfoncer dans le désert à pied.
Magistralement posé en entrée du tout aussi remarquable Gerry de Gus Van Sant en 2002, le Spiegel im Spiegel d'Arvo Pärt (interprété ici par Vadim Gluzman et Angela Yoffe mais réduit de plus de deux minutes) rappelait aux oreilles d’un public rajeuni la force de la musique du compositeur estonien. En brouillant ses aspects les plus austères pour n'en conserver que l'évidence mélodique, quasi « pop », le film aidait à rénover le regard posé sur cette musique qui tangue entre deux mondes, validée par l’élitisme musical tout en étant perçue comme proche par ceux chez qui la notion de chanson fait toujours largement la loi.
C'est de cette vision que se réclament Nils Frahm et son compère Peter Broderick, qui tissent depuis quelques années autour d’eux un catalogue musical qui doit autant à l'esprit de l’indie (rock, pop) américain – modestie des moyens, indépendance des envies, solidité des mélodies –qu'aux recherches des compositeurs les plus modernes du XXe siècle. Frahm cite fréquemment Arvo Pärt et Steve Reich, dont il reprend d’ailleurs à l'occasion les contrepoints cycliques. On y ajoutera sans trop hésiter l'Ukrainien Valentin Silvestrov, lui aussi acteur – pour le coup volontaire – du décloisonnent de l'avant-garde et des frictions avec les premiers temps de l'électronique. Silvestrov et Pärt sont d'ailleurs réunis avec d’autres (Pelecis, Rabinovitch-Barakovsky, Mansurian) dans la compilation Pourquoi je suis si sentimental, dédiée au « piano post-avant-gardiste de l'ex-Union soviétique » et publiée par le label Bis en 1995.
Voilà pour le background contemporain. Nils Frahm n'en garde dans ses enregistrements, outre une érudition audible, qu'une impressionnante qualité dynamique. Dans Wintermusik, son premier disque enregistré en trio et publié en 2009, le jeune Allemand (il est né en 1982 à Hambourg et vit à Berlin) développe des ballades très limpides relevées de percussions discrètes et d’accordéon. La délicate ligne de piano d'Ambre est déjà taillée pour ouvrir un film. Plus loin, Nue tourne et tourne comme une valse de Pascal Comelade en plus dénudée – justement –, se mêlant progressivement à des harmonies miniatures et aux pleurs de l’accordéon, qui donnent là à la musique de Frahm un insoupçonné aspect slave. L'Est, encore.
Dans la foulée, Nils Frahm était invité par Peter Broderick à tenter une aventure toute autre et finalement bien plus passionnante que ces joliesses aussi respectables que déjà balisées. The Bells sera le deuxième volume d’une série lancée par le label suédois Kning Disk, dont Broderick est en même temps le programmateur et le premier, avec Docile en 2008, à en assumer les contraintes imposées: piano solo et liberté totale. Broderick et Frahm s’installent donc pendant deux jours dans la Grunewaldkirche, à Berlin, posant des micros sur le piano mais aussi dans l’église pour en capter l’écho naturel. Le reste n’est que jeu et talent, Frahm improvisant pendant de longues heures et Broderick s’émerveillant, avant de commencer à lui lancer des défis histoire de muscler la rencontre. Le morceau My Things est ainsi née de l’ordre: « joue une chanson sur laquelle tu pourrais m’imaginer rapper. » Pour Peter is Dead in the Piano, Broderick s’est littéralement couché sur les cordes dans l’instrument… Mais la dimension amusée de l’histoire s’avère au final très secondaire, tant elle n’empiète jamais sur la frénétique qualité des onze pièces conservées dans ce qui est devenu The Bells. Nils Frahm y étale délicatement les deux facettes de son art: une maîtrise parfaite de son instrument et des intentions qui demeurent pop, totalement accessibles au premier passant, dans le sens où elles privilégient la mélodie et l’évocation aux préoccupations techniques. Frahm ne joue pas parfait, mais il trouble durablement.
Boulimiques de travail et de collaborations, Broderick et Frahm ne se sont pas arrêtés là, et on peut sereinement se noyer dans leurs publications et collaborations variées. Surtout, ils se retrouvent aujourd’hui au cœur d’une nébuleuse, toujours en construction, de musiciens qui partagent ce sens de la musicalité exigeante tout en côtoyant de près les mondes de la pop ou du rock indépendant. En star de la bande, le Britannique Max Richter n’en finit pas lui aussi de tracer des lignes qui rejoignent la musique contemporaine (Reich et Pärt encore, mais aussi Luciano Berio), la musique de film (la BO de Valse avec Bachir, c’est lui), le folk (il a produit le retour de Vashti Bunyan en 2005) et l’électronique (il a frayé avec Roni Size et son dernier disque, Infra, se tourne vers l’électroacoustique). Jamais bien loin, le Français Sylvain Chauveau s’est fait remarquer par des disques de piano solitaire, avant d’arranger Depeche Mode en mode acoustique, de s’attaquer au post-rock avec son groupe Arca et de participer au surprenant projet Congotronics vs Rockers, où il revisite cette fois, et avec une ouverture d’esprit réjouissante, un titre des Congolais Konono n°1
Derrière, l’Islandais Ólafur Arnalds, l’Américaine Rachel Grimes, échappée de son groupe Rachel’s le temps d’un beau premier album en 2009, ou le Californien Dustin O’Halloran, défendent les mêmes envies. Star naissante d’une scène qu’on a envie d’appeler post-classique, ce dernier vient de sortir Lumière, son disque solo le plus abouti, après avoir placé quelques pièces dans la bande originale du Marie-Antoinette de Sofia Copola et signé une série de miniatures pour le plus confidentiel An American Affair de William Olsson. Dernier fait d’arme : on entend son piano dans quelques titres enregistrés avec Josh T. Pearson, collaboration dont il reste des bribes dans le vaste premier disque solo de ce dernier, réussite hors piste de ce début d’année.
Produisant une somme de musique difficile à suivre, croisant sans cesse leurs travaux au fil des rencontres, des amitiés et des opportunités offertes par des labels qui ont saisi la cohérence de cette scène (Erased Tapes, Type, Fatcat), projetant leur public d’un côté ou de l’autre sans se demander s’il faut jouer à Pleyel ou au Point éphémère pour gagner sa crédibilité de musicien, ces musiciens aident à rétrécir les lignes qui séparent les mondes pop et classique.
>> Vous pouvez revoir le concert de Nils Frahm à la Route du Rock
>> Peter Broderick est actuellement en tournée et passera le dimanche 27 mars à la Gaîté Lyrique à Paris

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J'adore cette danse tout simplement
Merci pour cet article, j'ai fait un petit site web qui est consacré à la kuduro dance exclusivement
Bonne continuation
love kuduro !!!
http://www.kudurodance.com
Mille mercis pour toutes ces informations, dont la plus succulente fait mention de l'influence non négligeable du cultissime JCVD dans la genèse du mot kuduro. Quant à la performance du Buraka, tout simplement colossale!
A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!
On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.
Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.
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