Pour toi, Ethiopie

Le 04/10/2011 à 19:50, Alexandre Lenot
Pour toi, Ethiopie

L’éthiojazz ne s’est sans doute jamais si bien porté. L’histoire commence à être connue : exhumée par un Français dénicheur de vieux disques, la scène du Swinging Addis d’avant la dictature a fait un retour fracassant en Occident par le biais des compilations Ethiopiques (27 volumes à ce jour). La seconde étape de ce renouveau est cinématographique : c’est la bande originale du Broken Flowers de Jim Jarmusch. Dans ce film, un Bill Murray plus lunaire que jamais déambule d’ex-femme en ex-femme au son d’un envoutant vibraphone. L’homme qui en joue, Mulatu Astatke, représente le pôle le plus jazz d’une scène qui malgré son nom ne se résume pas à cette musique. En septembre, il était au festival Jazz à la Villette. A ses côtés, certains des jazzmen les plus prometteurs du Royaume Uni … et aucun éthiopien. C’est la particularité de ce renouveau : les musiciens d’Addis-Abeba qui reviennent sur le devant de la scène ne se contentent pas de dépoussiérer un vieux catalogue. Ils expérimentent et rencontrent des musiciens occidentaux qui explorent en retour le folklore éthiopien et le remettent au goût du jour.

En 2009 déjà, lorsque Mulatu reprend le chemin des studios, c’est avec un groupe très particulier qu’il enregistre. Le résultat, le volume 3 de la série Inspiration / Information de Strut Records, est un disque surprenant et inventif, qui va lorgner du côté de Sun Ra et de J Dilla. On en attendait pas forcément autant d’un vieux de la vieille, mais il a formidablement bien choisi ses camarades de jeu. Ce jazzband azimuté venu d’Angleterre et signé sur Stones Throw, un label de hip-hop underground américain, s’appelle les Heliocentrics. Ensemble à géométrie variable né des décombres du backing band d’un certain DJ Shadow, ils gravitent autour d’un soleil en fusion et de Malcolm Catto, leur batteur et producteur dont le CV long comme le bras témoigne d’une trépidante vie d’aventurier passée sur des sentiers musicaux qui mènent tous au groove … Le batteur des Dap Kings dont le son rétro accompagne la diva soul Sharon Jones ? C’est lui, tout comme pour Quantic. L’homme qui accompagne le fumeux producteur de rap Madlib dans ses circonvulations jazz ? Encore lui. D’autres références ? Citons encore The Herbaliser, Alice Russell ou Lloyd Miller. Dernièrement, il était aux manettes de la réalisation du dernier album d’Anthony Joseph, l’étonnant apôtre du spoken word de Trinidad, sorte de version caribéenne incubée dans les faubourgs londoniens de Saul Williams. 

Lors du concert de Mulatu cette année à Jazz à la Villette, pas de Malcolm Catto derrière les futs, mais on retrouve une partie du line-up de l’album aux côtés de notre vibraphoniste : d’abord James Arben, le saxophoniste des Heliocentrics, est à nouveau de la partie et tient fermement les rênes d’un groupe qui compte aussi dans ses rangs l’intriguant Danny Keane au violoncelle. Ce dernier est violoncelliste, a reçu une formation classique mais s’aventure régulièrement du côté des musiques populaires. Outre Inspiration / Information, il a été vu ces dernières années aux côtés de Gorillaz et dans l’opéra composé par Damon Albarn, Monkey : Journey To The West. Alexander Hawkins est quant à lui un régulier de la scène free outre-manche et il est considéré comme un des pianistes les plus prometteurs d’Angleterre.

Loin de se résumer à un jazz teinté d’influences abyssiniennes, on trouve dans ces Ethiopiques du funk, du reggae et même du punk et chacun y pioche de nouveaux héros et de nouvelles influences. Pour chacune de ces tonalités, on trouve des blancs-becs occidentaux tous partant pour aller chercher le Graal musical au pays du Négus.

Dans un registre plus funk et plus festif, le Badume’s Band est ainsi composé d’une petite dizaine de… Bretons. En 2010, comme en leur temps Tom Petty et ses Heartbreakers avec Bob Dylan, ils ont passé une large partie de l’année à jouer le backing band pour une de leurs idoles. Sauf que la leur, c’est Mahmud Ahmed, considéré comme le James Brown abyssin. Le parallèle entre le hardest working man in show business et l’auteur d’Erè Mèla Mèla (en 1975) va jusqu’à leur toute première profession : cireur de chaussures. Du côté des Bretons, il faut croire que la fièvre des festnoz n’est pas sans parenté avec celle des nuits d’Addis, tant ces instrumentistes hors pairs et leur étonnant chanteur maîtrisent les cabrioles rythmiques impropables de leur modèle et accompagnent ses prouesses vocales sans ciller. Après s’être distingué comme l’un des orchestres les plus virtuoses de leur catégorie – éthiopien compris, ils ont misé pour leur second album sur une nouvelle génération de chanteurs et ont enregistré avec la jeune Selamnesh Zemene, une nomade Azmari qui vient des hauts-plateaux. Leur album sort en novembre 2011.

Au rayon des rencontres internationales, mais dans un registre bien différent, le saxophoniste Getatchew Mekuria joue depuis bientôt dix ans avec les proto-punks néerlandais de The Ex. Eux ont débuté dans les squats d’Amsterdam aux premières heures du mouvement do it yourself et ont depuis parcouru le monde, mélangeant au fil des années un rock sans concession au jazz le plus libre. Lui a inventé à lui tout seul un style musical, le Shellele, qui fait se rencontrer un chant guerrier traditionnel et les fulgurances d’un free jazz … qui à l’époque n’existait pas encore. Sorte de Sonny Rollins ou Ornette Coleman hystérique et punk, ce vieux monsieur (il est né en 1935 ou 37 ou 38, on ne sait pas) botte les fesses de ses compères hollandais sur Moa Anbessa (2006) puis tout au long d’une interminable tournée mondiale, les poussant dans leurs derniers retranchements. Cet été, la bande à Getatchew était en goguette du côté de Toulouse :

On finira ce tour de table avec les quatre Toulousains du Tigre des Platanes, qui accompagnent quant à eux la chanteuse Etenesh Wassié. Ils sont formés au jazz, elle est une Azmarie, l’équivalent local des griots qui improvisent sans cesse pour conter comme pour se moquer. Leur terrain de jeu : une poignée de standards, tous habités. Et le résultat, un sacré disque.

Pendant ce temps, n'oublions pas que Ballaké Sissoko invite Vincent Segal dans son studio de Bamako pour enregistrer une musique de chambre d'un genre nouveau, que Damon Albarn enregistre aux côtés de la fine fleur de la musique malienne et aujourd'hui congolaise, et que les joyeux chercheurs d’or de Fool’s Gold touillent allègrement afrobeat, blues touareg et chant hébreux dans leur grande marmite. Allez donc voir du côté de ces sacrés mélangeurs : il s’y passe des choses magiques.

 

A voir et à revoir sur ARTE Live Web :

- Mulatu Astatke à Jazz à la Villette
- Getatchew Mekuria & The Ex à Rio Loco
- Ukandanz feat. Asnaqé Guèbrèyès au festival Jazzdor

 

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Derniers commentaires

 

J'adore cette danse tout simplement
Merci pour cet article, j'ai fait un petit site web qui est consacré à la kuduro dance exclusivement
Bonne continuation
love kuduro !!!
http://www.kudurodance.com

ricardo,
dans Bouge ton Kuduro

Mille mercis pour toutes ces informations, dont la plus succulente fait mention de l'influence non négligeable du cultissime JCVD dans la genèse du mot kuduro. Quant à la performance du Buraka, tout simplement colossale!

A quand des opéras russe en France comme "le prince Igor" de Borodin ou "le coq d'or" de Rimsky-Korsakov ?! On peut plus se contenter de Tchaïkovski!

On vient de le recevoir. Il sera disponible demain.

Je ne trouve pas le concerto pour violon de Tchaïkovski, donné hier 5 février par une violoniste exceptionnelle. Quand le mettrez-vous en ligne? Merci.

Ysabelette,
dans Bons baisers de Russie